mardi 27 décembre 2011

Portrait #2 : Nakahara Chûya

(29.04.1907 - 22.10.1937)



Poète (haiku, tanka), né à Yamaguchi-ken, traducteur de littérature française, en particulier de Rimbaud et Gide. Il commence à écrire à la mort de son petit frère, qui succombe à une maladie en 1915. Publié dans des magazines en 1920, son intérêt pour la littérature prend un nouvel élan lorsqu'il lit "Les poèmes de Shinkichi le Dadaïste" en mars 1923. En décembre de la même année, il rencontre Hasegawa Yasuko, actrice, avec laquelle il s'installe l'année suivante. Suite à sa rencontre avec le peintre et poète Tominaga Tarô (1901-1925), il commence à s'intéresser à la poésie française. Sa propre création poétique restera marquée par les influences dadaïstes et symbolistes. Il monte à Tokyo en 1925 avec Yasuko, qui le quittera pour Kobayashi Hideo (1902-1983, qui deviendra l'éminent critique littéraire que l'on sait). En décembre 1927 commence sa collaboration avec le musicien Moroi Saburô (1903-1977).

Il participe brièvement à des magazines littéraires (dont Hakuchi-gun, Les Idiots, et Kigen, Ere), passe à un cheveu de travailler pour la radio NHK, poursuit le français au sein de différentes institutions (Cours préparatoire de Waseda, Athénée Français, Langues étrangères de Tokyo) et traduit Rimbaud - ses poèmes de jeunesse, sa correspondance avec Verlaine...

Traumatisé par la mort de son premier fils né de son mariage avec une parente éloignée, il devient fragile psychologiquement, et décède en 1937 d'une méningite tuberculeuse. Il a l'alcool mauvais, et s'il fait partie du groupe d'écrivains de Dazai Osamu, ils seront toujours en mauvais termes. Considéré naguère par ses compagnons de littérature comme le parasite de Dazai, il est aujourd'hui placé à l'égal d'Hagiwara Sakutarô ou Kitahara Hakushû. Ce, en grande partie grâce à Kobayashi Hideo ; si ce dernier lui a volé sa maîtresse, ils resteront toujours amis, et c'est à lui que Chûya confiera avant sa mort le second volume de poèmes qu'il a compilé lui-même après Yagi no uta (Poèmes de la chèvre), qui sera intitulé Arishihi no uta (Poèmes des jours passés). La postérité de son oeuvre doit également beaucoup à Ôka Shôhei qui éditera ses oeuvres complètes.

On doit également à Tomokawa Kazuki la mise en musique de ses poèmes (et à la Blogothèque de très beaux Concerts à Emporter dudit Tomokawa, ainsi qu'un film documentaire, La Faute des Fleurs.)














Extrait de Arishihi no uta 




La Lumière de la lune - 1


La lumière de la lune brille
La lumière de la lune brille


Dans le buisson au coin du jardin
se cache le petit garçon qui est mort


La lumière de la lune brille
La lumière de la lune brille


Ho, Tircis et Amante
surgissent de la prairie


Je viens avec une guitare
mais je suis sur le point de la jeter


La lumière de la lune brille
La lumière de la lune brille


La Lumière de la lune - 2


Oh, Tircis et Amante
Viennent s'ébattre dans le jardin


Ce soir est un vrai soir de printemps
Il y a même une brume chaude et humide


Je suis sur le banc du jardin
Baigné dans la lumière de la lune


La guitare est à côté, et pourtant,
Pas un instant il n'est probable que j'en joue


En face de la prairie, il y a la forêt
Où il fait si noir, si noir


Oh! Pendant que Tircis et Amante
Conversent à voix basse


Tel un insecte, l'enfant qui est mort
est tapi dans la forêt




(Depuis Aozora bunko :

月の光 その一



月の光が照つてゐた
月の光が照つてゐた

  お庭の隅の草叢くさむら
  隠れてゐるのは死んだ児だ

月の光が照つてゐた
月の光が照つてゐた

  おや、チルシスとアマントが
  芝生の上に出て来てる

ギタアを持つては来てゐるが
おつぽり出してあるばかり

  月の光が照つてゐた
  月の光が照つてゐた


月の光 その二



おゝチルシスとアマントが
庭に出て来て遊んでる

ほんに今夜は春のよひ
なまあつたかいもやもある

月の光に照らされて
庭のベンチの上にゐる

ギタアがそばにはあるけれど
いつかう弾き出しさうもない

芝生のむかふは森でして
とても黒々してゐます

おゝチルシスとアマントが
こそこそ話してゐる間

森の中では死んだ子が
蛍のやうにしやがんでる)


Liens :

[edit] : un volume de (très belles) traductions par Yves-Marie Allioux est paru chez Philippe Picquier. Je reste par contre beaucoup plus circonspecte sur les choix graphiques de l'éditeur en question sur ce volume en particulier :/






mercredi 21 décembre 2011

Uchida Hyakken, enfin traduit en français

C'est l'auteur de l'excellente traduction de Dogra Magra, Patrick Honnoré, qui nous offre cette fois-ci en français une partie de l'oeuvre mystérieuse et singulière d'Uchida Hyakken (récits extraits de Meido - Realm of the Dead et Ryojun Nyûjôshiki - Triumphant March into Port Arthur, comme la traduction anglaise de Di Nitto, bien que le choix soit plus restreint). Un petit livre à la couverture sobre et élégante, une préface complète et intelligente, et des notes limitées au strict minimum et rejetées en fin de livre pour mieux apprécier le texte. Joyeux Noël :)




lundi 17 octobre 2011

Les fausses lunettes



Murayama Tomoyoshi se marie en 1924 avec Okauchi Kazuko. Elle écrit déjà des histoires pour les enfants avant son mariage, et ne se contente pas uniquement de partager sa coupe de cheveux avec son mari, puisqu'ils créent ensemble quelques uns des premiers dessins animés pour enfant au Japon (elle écrit, il dessine).



Les fausses lunettes (おもちゃのめがね)- Murayama Kazuko (1903 - 1946)


                                   




Il était une fois une vieille femme. Comme ses yeux étaient devenus très faibles, elle voulut une paire de lunettes, et mettant ses économies dans son portefeuille, elle alla chez le lunetier. Elle dit :
« Monsieur le lunetier, je vous donne tout l’argent qui est dans ce porte-monnaie, alors vendez moi vos meilleures lunettes. » Le lunetier regarda dans le porte-monnaie, et n’y trouvant que 20 pièces de cuivre de 5 rin[1], malgré sa déception, se dit que 10 sen, c'était toujours dix sen, et que n'en faire pas profit c'était ne rien gagner du tout :
« Madame. Il y a tout juste dix sen. » et disant ces mots lui donna de fausses lunettes. La vieille femme, toute heureuse, les prit et rentra chez elle.
Le soir, elle reçut le journal, chaussa ses lunettes et commença à lire. Mais elle ne pouvait distinguer un seul caractère. Fatiguée d’écarquiller les yeux comme des soucoupes, elle s’endormit. Puis elle oublia tout à fait cette histoire de lunettes.

Un mois passa, et la vieille femme s’apercevant de nouveau que ses yeux étaient faibles, rassembla ses économies, alla chez le lunetier. Mais évidemment il y avait tout juste vingt pièces de cuivre de 5 rin, et le lunetier comme auparavant lui donna de fausses lunettes. La vieille femme les chaussa, mais ne pouvait distinguer un seul caractère, et oublia sur le champ cette histoire de lunettes. Cela se répéta de mois en mois, et finalement la maison de la vieille femme fut pleine de lunettes factices. A tel point qu’elle ne pouvait plus dormir chez elle la nuit. La vieille femme, triste, se mit à pleurer.

Les fausses lunettes virent pleurer la vieille femme, et la prirent en pitié, et courbèrent leur corps, rétrécirent leurs mains, de manière à devenir toutes petites mais rien n’y fit.
La vieille femme les vit et cela lui fendit le cœur. Puis, finalement, elle prit sa résolution et décida de les échanger au marchand de jouet du quartier contre 5 yens et 50 sens.
Avec ses 5 yens et 50 sens, elle alla encore une fois chez le lunetier. Il compta l’argent, et lui donna cette fois-ci de vraies lunettes. La vieille femme n’eut plus besoin d’aller acheter des lunettes, et dans sa maison désormais spacieuse, put enfin tranquillement lire le journal.


[1] 0,001 yens.
Texte original  Aozora Bunko

jeudi 13 octobre 2011

Yūshūkan (遊就館)9



Le jour suivant, je me rendis chez Kimura, en banlieue.
Sur la porte était placardé un panneau « à louer ».
J’allais au porche de la maison voisine pour essayer d’en savoir plus.
Un vieil homme à longue barbe sortit, et me dit :
« Monsieur Kimura, voyons, cela fait bien dix jours qu’il a quitté les lieux »
« Et après cela il a du partir immédiatement pour la campagne ? »
« Oui, c’est cela même. Notre fils et nous-mêmes nous le trouvions bien gentil, nous l’avons donc accompagné jusqu’à la gare. »
« Plus de dix jours, c’est bien cela ? »
« C’est bien cela. Cela fait peut-être même déjà deux semaines, voyons… »
Sur ces mots, le vieil homme, tout en tirant sur sa barbe,  s’abîma dans ses pensées.



(fin.)


jeudi 6 octobre 2011

Yūshūkan (遊就館)8



Je montais la colline de Kudan. Le ciel, coupé en deux par le grand torii[1] était aussi bleu que la mer. Le feuillage et les troncs des cerisiers alignés de chaque côté étaient imprégnés de lumière.
Je foulais les pavés balayés avec soin, et me retrouvai devant l’entrée du Yūshūkan.
« Viens par ici » me dit-on à voix basse.
Surpris, je regardais autour de moi, et de l’autre côté des pavés se tenait un gendarme. Lorsque mon regard arriva à sa hauteur, il dit une seconde fois de la même voix « Viens par ici ».
Cependant, en même temps qu’il disait cela, pas un seul trait de son visage ne bougeait. Il fit mine d’avancer le pied gauche, toujours dans la même posture qu’auparavant, droit comme une statue.
Un jeune garçon qui portait à la main une casquette et semblait vouloir de faufiler de mon côté, tout en tirant son vélo, se découragea et se rapprocha du gendarme.
Le gendarme se retourna vivement.  Puis, ayant l’air d’encourager le jeune garçon, il finit par s’avancer.
Moi, à l’entrée, je me demandais ce que je devais faire.
Une fois que je serai passé à l’intérieur, je serais sûrement soulagé.  Je savais qu’il n’y avait rien que je puisse craindre à ce point.
Même s’il était de plus en plus évident que je n’avais aucune raison de m’inquiéter,  ou peut-être à cause de cela, je n’y étais pas très enclin.
J’entrais cependant.
L’intérieur était plus étroit que je ne le pensais, et très lumineux. Je passais comme en courant entre les arcs et les flèches, les drapeaux, les armures alignés.
Il n’y avait qu’une grande vitrine.
Des poupées à taille humaine présentaient les uniformes militaires d’autrefois.
Quand je passais devant les centaines de lames nues exposées, mon visage et mes mains m’apparaissaient saccadés.
Précipitamment, je quittais l’espace de la vitrine d’exposition.
Couvert d’une blouse qui ressemblait à un manteau de pluie, chaussé de sandales tressées à semelles de bois, le gardien, l’œil suspicieux, me dévisageait.
Je quittai l’espace où se trouvaient les fusils, passait devant les canons décorés, et alors  que j’arrivais vers la sortie, j’entrevis quelque chose d’horrible.
Précisément à l’endroit gagné par les ombres, où la lumière parvenait mal, se trouvait une vitrine excessivement grande. À l’intérieur, cinq ou six poupées habillées d’uniformes militaires se tenaient debout. Cependant, ni la taille, ni l’aspect, rien ne laissait penser qu’il s’agissait bien de poupées. Les mains et le visage qui seuls dépassaient étaient d’un drôle de jaune.
J’eus une soudaine envie de vomir.
Je me précipitais à l’extérieur ; le gardien de la porte de sortie, le regard à l’affût, me dévisageait.


[1] Construction constituée de deux piliers surmontés d’une pièce horizontale, généralement en bois peint en rouge qui marque l’entrée d’un temple shintō.

mardi 4 octobre 2011

Yūshūkan (遊就館)7



Au terminus, je descendis du train, et au bout du court chemin que j’empruntais, il y avait un restaurant chinois, un grand et affreux Chinois planté devant l’entrée.
Je m’engouffrais à l’intérieur.
Sur la terre noire et moite, au fond de cette entrée trop grande, était planté, silencieux, un Chinois identique à celui que j’avais vu à l’entrée. Le visage, la taille, absolument rien ne semblait différent. Je me demandais si c’était le même homme. Mais c’était impossible.
Le Chinois, subitement, se mit à rire et s’approcha de moi. Puis il s’enquit de ma commande.
Je m’assis sur une chaise crasseuse et me mit à réfléchir.
Alors même que je croyais avoir recouvré mes esprits, ça n’avait évidemment pas duré.
Pourquoi Kimura n’était-il pas là ? Et ce qui venait de se passer avec ce Chinois était inquiétant aussi.
Les plats que j’avais commandés arrivaient un à un. Je les ai tous mangés avec délices. Comme je n’avais rien mangé depuis le matin, j’avais le ventre creux.
J’eus envie de boire de l’alcool chinois.
Sur la bouteille ornée d’une étiquette rouge posée sur l’étagère d’en face était écrit « Alcool d’écorce d’aralia »[1]. Je commandai, mais le Chinois refusa. A côté, sur une bouteille à l’étiquette bleue était écrit  « Manoir de la vache de Takahashi »[2] « Alors, celui-là conviendra » dis-je, mais il refusa de même.  Puis,
« Monsieur, vous avez laissé votre estomac crier famine depuis ce matin avant de venir ici. Vous avez sans doute rencontré une jolie donzelle… »
Je me tus.
« Mais monsieur, vous avez un souci. Ça se voit. Votre ami, il est mort non ? Comme c’est dommage. »
Je regardai le visage du Chinois. Il souriait et me toisait.


[1] Il n’est pas sûr que le nom ait vraiment une signification. Le texte indique Gokahishu(五加皮酒)
[2] Même remarque que ci-dessus. 牛荘高梁.

lundi 3 octobre 2011

Yūshūkan (遊就館)6




Comme Kimura devait partir de la gare de Tōkyō par le train express du matin, je m’y rendis  pour lui dire au revoir.
Le ciel du printemps tardif était clair, et des pigeons volaient autour de la tour de l’horloge. L’heure approchait, mais Kimura n’arrivait pas.
Autour de moi, il devrait y avoir d’autres gens venus accompagner des voyageurs, mais je ne parvenais pas à distinguer lesquels.
Il était peut-être venu par le train de banlieue[1], et était sans doute arrivé directement sur le quai. Fébrile, je passais les portes et j’allais voir du côté du train à vapeur.
Mais Kimura n’était pas là non plus.
Au milieu des nombreuses personnes venues accompagnées les voyageurs, il n’y avait pas un seul visage familier.
J’allais à deux, trois reprises, fendant la foule, de l’avant à l’arrière du train.
Il y avait quelqu’un debout devant une fenêtre, un bouquet de fleurs à la main. Mélangées au reste du bouquet, deux ou trois fleurs d’un rouge profond, comme de petites flammes, semblaient ne cesser de grandir et de rétrécir.
En un instant, le train à vapeur se mit en branle, et devant moi tout devint clair. Alors que je me penchais vers le train, je finis par y monter complètement.


[1] Le texte dit 省線電車, shôsendensha littéralement, le train géré par le ministère. Au début du vingtième siècle, il y a avait effectivement un ministère des transports qui s’occupait de certaines lignes. Le terme servirait ici à différencier les train qui partent de la capitale vers le reste du pays, et les trains qui circulent à l’intérieur de Tokyo et de sa banlieue.